Torah Meirahתורה מאירה

Paracha · Vayera

« Non, tu as bien ri »

C’est l’un des échanges les plus brefs entre Dieu et un être humain dans toute la Torah, et l’un des plus étranges. Les visiteurs ont promis à Abraham que d’ici un an, Sarah aurait un fils. Sarah, qui écoute à l’entrée de la tente, rit en elle-même. Dieu demande à Abraham pourquoi elle a ri. Et vient alors ceci.

« Sarah nia, en disant : “Je n’ai pas ri”, car elle avait peur. Et Il dit : “Non, tu as bien ri.” »

Deux mots de sa part, lo tsa’hakti. Trois de la Sienne, lo, ki tsa’hakt. Et la scène s’arrête là.

Voyez comme c’est étrange. Une femme parvenue à sa dixième décennie, à qui l’on annonce qu’elle portera un enfant, laisse échapper un rire que personne n’a entendu. Prise sur le fait, et effrayée, elle nie. C’est la plus humaine des dérobades et le plus petit des mensonges. On aurait pu s’attendre à ce que Dieu laisse passer. Au lieu de cela, Il la contredit directement, et la Torah le consigne.

L’étrangeté s’accroît quand on remarque ce que Dieu avait fait un instant plus tôt. Ce que Sarah s’était réellement dit à elle-même, c’était : « Après que je me suis flétrie, aurais-je du plaisir, et mon seigneur est vieux ? » Lorsque Dieu rapporte ses paroles à Abraham, Il les modifie : « Est-ce que vraiment j’enfanterais, alors que je suis vieille ? » Rachi, suivant le Midrach, en tire la conclusion. L’Écriture a changé ses paroles pour préserver la paix, afin qu’Abraham n’entende pas ce qu’elle avait dit de lui.

Dieu est donc prêt à infléchir le compte rendu exact des paroles de Sarah pour protéger un couple. Et pourtant, Il ne la laisse pas infléchir la vérité au sujet du rire lui-même. Pourquoi cette seule chose vaut-elle qu’Il la contredise ?

Le Ramban commence par la nature du rire. Sarah, dit la Torah, a ri bekirbah, en elle-même. Et le Ramban observe que lorsque l’Écriture parle du rire joyeux, elle le place dans la bouche : « Alors notre bouche s’emplit de rire. » Le rire qui reste dans le cœur n’est pas de la joie. C’est le rire de quelqu’un qui a été déçu trop de fois pour croire encore, la dérision plutôt que le ravissement. Sarah, suggère-t-il, ne savait même pas que les visiteurs étaient des anges. Elle a entendu des inconnus faire une promesse impossible, et elle a ri comme rient ceux qui sont déçus depuis longtemps. Quand Abraham l’a interrogée, elle a nié, pensant qu’il l’avait lu sur son visage. Ce n’est qu’en entendant non, tu as bien ri qu’elle a compris que ce savoir venait d’ailleurs. Et elle s’est tue.

Mais la vraie réponse se trouve un chapitre plus tôt, et un chapitre plus loin.

Un chapitre plus tôt, quand Dieu annonça pour la première fois à Abraham que Sarah enfanterait un fils, Abraham aussi tomba sur sa face et rit. Et la réponse de Dieu fut de nommer l’enfant : « Tu l’appelleras du nom d’Its’hak. » Ce nom signifie il rira. Rachi, suivant la traduction araméenne d’Onkelos, distingue les deux rires. Celui d’Abraham était réjouissance, et celui de Sarah, incrédulité. Mais le nom appartient aux deux.

Ce qui signifie que lorsque Sarah dit je n’ai pas ri, elle renie, sans le savoir, le nom de son fils. Dieu ne peut pas laisser ce déni subsister. Non pas parce que le rire était une faute qu’il faudrait dévoiler. Mais parce que ce rire est sur le point de devenir autre chose, et qu’on ne peut pas transformer ce qu’on refuse d’assumer.

Ce que nous nions, nous ne pouvons pas le racheter.

Un chapitre plus loin, cela arrive. L’enfant naît, et Sarah dit tse’hok assa li Elokim : « Dieu m’a fait un rire ; tous ceux qui l’apprendront riront avec moi. » Le verbe est assa, il a fait. Dieu ne lui a pas enlevé son rire. Il l’a refait. Le rire qui était intime est maintenant partagé. Le rire qui était caché est maintenant dit. Le rire qui était nié est maintenant revendiqué. Il est passé, pour reprendre les termes du Ramban, du cœur à la bouche. Et le Midrach que rapporte Rachi l’élargit encore. Ce jour-là, beaucoup de femmes stériles furent visitées avec elle, beaucoup de malades furent guéris, beaucoup de prières furent exaucées, et il y eut du rire dans le monde.

C’est le même rire. Ce qui a changé, c’est ce qu’il signifie.

Nous avons appris, à notre époque, à mesurer la différence entre ces deux manières de traiter un sentiment. Le psychologue James Gross, de l’université Stanford, a consacré une grande partie de sa carrière à l’étude de la régulation des émotions, et dans une étude de 2003 très souvent citée, menée avec Oliver John, il a comparé deux stratégies courantes. La première est la suppression : empêcher le sentiment de se montrer. La seconde est la réévaluation : changer le sens de la situation qui a produit le sentiment. Les résultats furent remarquablement inégaux. Ceux qui suppriment habituellement leurs émotions ne ressentent pas moins ce qu’ils cachent. Ils font état de davantage d’émotions négatives et de moins d’émotions positives, et ils s’en sortent moins bien dans leurs relations et dans leur bien-être. D’autres études ont montré que le simple fait de parler avec quelqu’un qui réprime ses émotions augmente le stress de son interlocuteur. La réévaluation, à l’inverse, modifie le sentiment lui-même, et ceux qui la pratiquent s’en sortent mieux à presque tous égards.

Sarah, à l’entrée de la tente, est dans la suppression. Elle cache son rire, et quand on le remarque, elle le cache de nouveau. Dieu refuse cette suppression. Puis, au fil des chapitres qui suivent, Il fait l’autre chose. Il ne lui demande pas de ne plus avoir ri. Il donne au rire un sens nouveau, et un nom.

Voici la distinction que trace le récit, et elle traverse toute la vie spirituelle. C’est la différence entre le déni et la rédemption. Le déni cache un sentiment et le laisse exactement tel qu’il était, à l’œuvre en silence sous la surface. La rédemption garde le sentiment et change ce qu’il signifie. Le déni dit : cela n’est pas arrivé. La rédemption dit : cela est arrivé, et cela n’aura pas le dernier mot.

C’est là, en définitive, la conception juive de la techouva. Rech Lakich a formulé à son sujet la parole la plus audacieuse du Talmud : grande est la techouva, car par elle les fautes délibérées sont changées en mérites. Il n’a pas dit qu’elles sont effacées. Il a dit qu’elles sont changées. Le passé n’est pas supprimé. Il est relu. L’acte qui autrefois éloignait une personne devient, par le retour, cela même qui l’a ramenée. Ce n’est pas le déni du passé. C’est sa rédemption.

C’est aussi, à vrai dire, la manière dont la foi fonctionne réellement dans une vie. La plupart d’entre nous portent quelque part en eux un rire comme celui de Sarah. Ce peut être le doute que nous ne formulons pas à la table de Chabbat, ou l’amertume d’un espoir si longtemps différé que nous avons cessé d’avouer que nous le portons encore, ou ce petit bruit cynique que nous faisons devant les promesses trop belles pour être vraies. Nous sommes tentés de faire comme s’il n’était pas là, parce que nous imaginons que la foi exige son absence. La Torah suggère le contraire. L’héritier de l’alliance porte le rire de l’incrédulité dans son nom même. Une foi qui ne peut survivre qu’en niant ses doutes est fragile. Une foi qui peut accueillir ses doutes en elle et les transformer est assez forte pour être transmise.

Il en va de même des peuples. Le Chabbat et les jours de fête, avant le Birkat Hamazone, les Juifs chantent le psaume que citait le Ramban, az yimalé se’hok pinou : alors notre bouche s’emplit de rire. C’est un chant de retour d’exil, et il commence avec un peuple qui, pendant longtemps, n’a pas cru que le retour viendrait. Son rire aussi avait été, pendant des générations, un rire du cœur. Quand la promesse s’est réalisée, il est passé à la bouche.

Le rire de Sarah était au passé, et elle aurait voulu l’effacer. Dieu le lui a rendu au futur, Its’hak, il rira, et chaque génération depuis lors a porté ce nom plus loin. Tout ce dont nous avons ri avec amertume, dans ce lieu intérieur où personne ne pouvait entendre, pourra peut-être encore être dit à voix haute, dans la joie. Ce n’est pas du déni, mais une espérance qui a gardé sa mémoire.

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