Torah Meirahתורה מאירה

Paracha · Bereshit

Le premier « pas bon »

Il est un mot qui résonne à travers le premier chapitre de la Torah comme une cloche. Sept fois, à mesure que le monde vient à l’existence, nous l’entendons. Dieu fait la lumière et voit qu’elle est bonne — tov. La mer se rassemble et la terre ferme apparaît : bon. La terre fait pousser sa verdure, le soleil et la lune prennent leur place, les eaux fourmillent de vie, les créatures des champs sont formées, et chaque fois le même refrain paisible — bon, bon, bon. À la fin, embrassant le tout du regard, Dieu voit tout ce qui a été fait et le trouve non seulement bon, mais tov méod, très bon. C’est la musique la plus sereine de toute l’Écriture. Un monde appelé à l’existence par la parole et trouvé, étape après étape, bien fait.

Et puis, avant que le son se soit éteint, la première note discordante. Deux mots qui brisent l’harmonie : lo tov. Pas bon.

Voici ce qui mérite qu’on s’y arrête. Dans une création saturée de bonté, il y a exactement une chose que Dieu désigne comme n’étant pas bonne — et ce n’est pas ce à quoi l’on pourrait s’attendre. Pas les ténèbres. Pas le serpent, qui n’est pas encore lové dans les branches. Pas la mort, pas la douleur, pas le sol dur qui résistera un jour à la charrue. L’unique défaut d’un monde achevé n’est rien de tout cela. « Il n’est pas bon, dit le verset, que l’homme soit seul » (Béréchit 2, 18).

Le rav Hirsch attire notre attention sur une nuance qui se perd facilement dans la traduction. Le verset ne dit pas tout à fait qu’il n’est pas bon pour l’homme d’être seul, comme si la solitude n’était que son inconfort privé. L’hébreu dit autre chose : lo tov heyot ha’adam levado — pas bon, l’être humain seul. Le verdict ne tombe pas sur l’homme, mais sur le monde. Un cosmos déclaré bon à chaque étape est désormais déclaré pas-encore-bon, et la raison en est que l’une de ses créatures se tient seule. Tant qu’il est seul, enseigne Hirsch, le but vers lequel tend la création tout entière ne peut être atteint. La solitude n’est pas un problème parmi d’autres. C’est ce qui empêche un monde bon d’être un monde achevé.

Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi la solitude, de toutes les conditions, serait-elle la seule ombre qui traverse l’Éden ?

Les commentateurs se rassemblent autour de la question comme des amis autour d’un verset troublant. Rachi, s’appuyant sur le Midrach, y entend une mise en garde contre une sorte de divinité contrefaite : si l’homme demeurait solitaire, on pourrait en venir à dire qu’il existe deux puissances autosuffisantes dans l’univers — l’Unique là-haut, qui n’a besoin d’aucun compagnon, et celui-ci ici-bas, qui n’en a pas besoin non plus. La solitude, selon cette lecture, est la plus ancienne idolâtrie : l’illusion qu’une créature peut être un monde à elle seule. Le Ramban va plus loin dans l’unique mot tov. Dans la langue de la création, enseigne-t-il, « bon » signifie la durée, la capacité d’exister et de continuer d’exister ; ainsi, dire de l’humain solitaire qu’il n’est pas bon, c’est affirmer quelque chose de cru — il ne peut pas durer. La vie qui se tient seule n’est pas mauvaise. Elle n’est tout simplement pas viable. Ibn Ezra, sobre comme à son habitude, laisse l’Ecclésiaste répondre pour lui : deux valent mieux qu’un.

Vient alors le remède, et il est plus étrange que nous ne le remarquons d’ordinaire. Dieu ne décide pas de faire de l’homme une multitude. Il ne propose pas une société, une tribu, une foule grouillante pour remplir le silence. Il en fait une seule. Ezer kenegdo — une aide, comme le rendent les anciennes traductions, bien que l’hébreu soit plus subtil et bien plus beau. Kenegdo signifie en face de lui, vis-à-vis de lui, face à face. Hirsch déplie le mot avec grand soin : la compagne n’est pas un prolongement de l’homme, ni un second soi, ni une assistante qui ne ferait que ce qu’il fait, mais celle qui se tient parallèlement à lui — égale, indépendante, œuvrant en un autre point de la même ligne, de sorte qu’à eux deux ils puissent porter l’œuvre d’être humain qu’aucun des deux ne pourrait porter seul. Le remède à la solitude n’est pas le grand nombre. C’est celui ou celle qui vous fait face.

Gardez cette pensée, et considérez où nous en sommes aujourd’hui.

À un certain égard, le monde moderne a aboli la solitude purement et simplement. Nous ne sommes jamais injoignables. Un appareil dans la poche nous tient reliés, à chaque heure de veille, à des centaines et à des milliers de personnes ; nous sommes suivis, contactés, notifiés, inclus ; nous baignons dans un océan de contacts si total que nos grands-parents n’auraient pu l’imaginer. Et pourtant. Au printemps 2023, le directeur de la santé publique des États-Unis, le Dr Vivek Murthy, publia un avis officiel de santé publique sous un titre inattendu : Our Epidemic of Loneliness and Isolation (« Notre épidémie de solitude et d’isolement »). S’appuyant sur des décennies de recherches, dont une grande partie menée par la chercheuse en sciences sociales Julianne Holt-Lunstad, il rapportait que la solitude chronique comporte un risque de mort prématurée comparable à celui de fumer quinze cigarettes par jour — et qu’elle se répandait le plus vite dans la société la plus connectée de l’histoire. Le sociologue Robert Putnam en avait entrevu les contours une génération plus tôt, dans une nation qui avait cessé sans bruit d’adhérer, de se rendre visite, d’appartenir, tout en continuant, selon son image célèbre, à jouer au bowling — mais désormais à y jouer seule.

La solitude n’a fait que s’approfondir.

Tel est le paradoxe que l’antique verset avait vu venir. Nous avions supposé que le contraire de la solitude était le contact, et qu’il suffirait de multiplier nos liens pour ne plus jamais être seuls. Nous les avons multipliés au-delà de tout compte. Et voici la distinction que la Torah a imprimée dans ses premières pages, celle que notre époque a le plus besoin de retrouver : la différence entre la connexion et l’alliance. La connexion, c’est le contact. C’est être relié, joignable, présent dans la même pièce ou dans le même fil d’actualité, conscient de l’existence de l’autre. L’alliance est tout autre chose. L’alliance est le lien de l’appartenance mutuelle, le moment où deux personnes se tournent l’une vers l’autre et se disent, en substance : Je suis à toi et tu es à moi ; ta vie est désormais liée à la mienne, et la mienne à la tienne. Un monde peut se noyer dans la connexion et mourir de soif d’alliance. On peut être entouré, visible, sans cesse en contact — et demeurer pourtant, au sens le plus profond, levado, seul. Car la solitude que nomme le verset ne se guérit ni par la proximité, ni par la foule, ni par le bourdonnement incessant du réseau. Elle ne se guérit que par celui ou celle qui se tient kenegdo, face à face, et qui reste.

Le rav Joseph Soloveitchik a trouvé cette même vérité repliée dans les deux récits que la Torah fait de l’histoire humaine. Dans le premier chapitre, il y a l’homme majestueux, créé homme et femme ensemble d’un seul souffle, à qui il est ordonné de remplir la terre et de la soumettre — pratique, plein de dignité, maître du monde, et jamais un seul instant seul. Dans le second chapitre se trouve une autre figure, formée de la poussière, déposée seule dans le jardin, qui nomme les animaux un à un sans trouver parmi eux de réponse à sa solitude, et qui est enfin rachetée, non par la maîtrise, mais par le don d’une compagne d’alliance. Le premier Adam bâtit la civilisation. Seul le second Adam, le solitaire, peut bâtir une alliance. Et il est révélateur que la Torah retienne son verdict — que le monde n’est pas bon — jusqu’à ce que le second récit soit accompli.

Nous sommes faits pour cela, en vérité. Maïmonide, dans son code de lois, l’énonce comme un simple fait de notre nature : il est dans la manière d’être de l’homme d’être entraîné par ses compagnons et par la société, d’être façonné par ceux qu’il garde près de lui, de ressembler aux personnes auxquelles il lie sa vie. Nous n’avons jamais été conçus pour l’autosuffisance. Le rêve du moi souverain qui n’a besoin de personne — la seconde divinité de Rachi, l’homme qui voudrait être un monde à lui seul — est à la fois la plus ancienne des tentations et la plus récente des afflictions. Ce n’était pas bon en Éden. Ce n’est pas bon aujourd’hui.

Ce qui en découle n’est pas une nostalgie, mais un appel. Une civilisation peut maîtriser la connexion et oublier pourtant l’alliance, et lorsque cela arrive, la solitude revient, si dense que devienne la toile des contacts. La réparation commence là où elle a toujours commencé — dans la famille dont les membres se choisissent chaque jour, dans la communauté qui se rassemble non parce qu’elle y est obligée, mais parce que ses membres s’appartiennent, dans les innombrables petites fidélités par lesquelles nous faisons d’un contact un compagnon et d’une foule un peuple. La tâche n’est pas d’être moins seuls en étant plus connectés. Elle est de se tenir kenegdo pour quelqu’un, et de permettre à quelqu’un de se tenir ainsi pour nous.

La première chose que Dieu a appelée « pas bonne », Il s’est aussitôt employé à la réparer — et c’est là l’espérance discrète repliée dans le verset. Le monde n’a pas été créé achevé ; il a été créé pour être complété, et cet achèvement a été remis entre nos mains, un visage tourné vers un autre visage à la fois. Veiller à ce que personne ne se tienne seul, c’est, au sens le plus littéral, aider à achever un monde bon, apporter un peu plus de lumière là où il faisait sombre. C’est ainsi que lo tov, à la fin, devient tov méod.

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